Quand j’ai contacté Sophie, sa spontanéité m’a frappé : une demande d’interview timide proposée entre les lignes, lui expliquant ma démarche et mon envie d’en savoir plus sur la femme qui a habillé les pistes 30 ans durant – une réponse rapide et aussi surprenante que plaisante : Sophie m’exprime son enthousiasme à répondre à mes quelques questions (des dizaines en réalité, mais ça, je ne lui ai pas avoué).

J’ai découvert le travail de Sophie à travers la presse, mais également par mon expérience professionnelle (courte mais intense!) dans l’industrie textile. Alors, la contacter, pouvoir échanger avec elle, et surtout partager son oeil affuté sur les questions de la mode outdoor était une bénédiction pour la passionnée de communication que je suis.

Sophie Duflos.

Rencontre et discussion passionnante autour du textile outdoor et des enjeux du secteur à l’heure de la responsabilité sociétale des entreprises.

Je vous souhaite une belle lecture de cet article !


Pour commencer, parlons un peu de vous : pourriez-vous me parler de votre parcours, et de ce qui vous a amené à exercer le métier de styliste de mode outdoor ?

La mode et le textile sont une affaire de famille. Mes arrière-grands-parents possédaient la maison PASCAUD, spécialisée dans les costumes de théâtre à Paris, rachetée plus tard par Pierre Cardin. Ma grande-tante, Marcelle Chaumont, fut l’assistante de Madeleine Vionnet avant de fonder sa propre maison de couture, avec comme apprenti… Pierre Cardin !

Archive de 1930, Maison Pascaud.

Ce contexte familial a fortement nourri mon imaginaire et mes envies.
Après le bac, les études de mode se sont imposées naturellement. J’ai eu la chance de les réaliser à une époque où l’on trouvait encore facilement du travail et où l’apprentissage se faisait sur le terrain.

En 1980, je suis diplômée en stylisme et design au Cours Franco-Américain Nedellec à Paris. Je suis les cours du soir de modélisme à l’ESMOD (NDLR : école de mode depuis 1841) en parallèle, et débute chez plusieurs créateurs comme Popy Moreni, Sophie de Mestier ou encore Étienne Brunel.

Après ces expériences formatrices, je créé un bureau de style spécialisé dans la maille, suite à des formations à l’IFTH (Institut Français du Textile et de l’Habillement) et à l’IFM (Institut français de la Mode).

Sans cliché aucun, mais l’anecdote est tout de même à relever : qu’est-ce qui vous a amené, vous, parisienne d’origine, à « prendre de l’altitude’ et à vous consacrer à l’univers du sport outdoor en particulier ? (et à y vivre, par ailleurs !)

En 1989, Rossignol me sollicite pour créer un bureau textile, jusque-là inexistant (seul un pôle accessoires gérait les gants et sacs). Au départ, nous étions trois et demi (la « demi » comptant, puisque c’était notre secrétaire partagée avec le service marketing !). L’équipe est ensuite rapidement montée à 30 personnes.

Rossignol, archive 1989 (Crédits : Charlène Campos. Photo : Collection Rossignol.)

Ce fut une période formidable, notamment à l’époque des JO d’Albertville (NDLR : 1992), une aventure humaine et professionnelle exceptionnelle. Nous avons collaboré avec des partenaires prestigieux comme Gore-Tex ou Polartec, dans une sorte d’effervescence d’innovation.

J’ai pu concevoir des produits complets, de la tête aux pieds, pour skieurs, fondeurs, snowboarders. J’ai eu la chance de négocier la licence Jean-Charles de Castelbajac (encore active 25 ans après) et de travailler avec Christian Lacroix, alors directeur artistique de Pucci, sur trois saisons.

Collection Jean-Charles de Castelbajac x Rossignol

Lorsque Rossignol a été racheté (NDLR : par Quicksilver en 2005), Frédéric Ducruet m’a proposé de diriger le bureau d’études de Millet.

J’ai côtoyé des guides du monde entier, réorganisé les process, repensé les sources d’approvisionnement et mené une R&D très poussée grâce à nos partenaires – notamment Gore-Tex et Polartec – qui nous accompagnaient dans le
développement de matières et de concepts innovants.

« Pour une Parisienne passionnée de glisse mais peu familière avec la haute montagne, ce fut un sacré défi« 

Quand Calida a racheté le groupe Lafuma, les priorités sont devenues plus financières que centrées sur le produit. J’ai alors rejoint Fusalp, avec pour mission de redonner une dimension technique aux collections. Et je dois avouer que ce fut un franc succès.

Comment pourriez-vous décrire au plus grand nombre vos fonctions ? Quelles compétences sont nécessaires pour l’exercer et qu’est ce qui vous fait « vibrer » dans ce métier ?

J’ai eu l’immense chance d’exercer mille et un métiers au fil de ces 30 années. Le cœur de mon travail a toujours été le produit : le concevoir, le dessiner, réfléchir aux usages, aux contraintes, à la fonctionnalité.

J’ai beaucoup appris grâce aux professionnels de terrain mais aussi aux fournisseurs passionnés, comme Danny Gold (gants Rossignol), qui m’a tout appris sur la construction technique d’un gant, ou Monsieur Ehret, notre fabricant de sacs en Alsace (NDLR : la société Jump Bagages).

J’ai par ailleurs eu la chance de travailler avec les services Achat et Finance pour comprendre les mécanismes de marges et l’analyse de la valeur d’un produit. De même, j’ai fait l’apprentissage du retail et j’ai appris l’importance des boutiques, du maillage d’une ville ou d’une station, le choix d’un emplacement, ou encore de la mise en
scène d’une boutique (NDLR : qu’on appelle également « merchandising).

J’ai pu, grâce a toute ces connaissances et compétences croisées, être une directrice de collection efficace, pour bâtir une offre cohérente avec les marchés et les objectifs prix.

En parlant de cohérence, vous faites partie des acteurs du textile outdoor depuis plus de 30 ans : quel regard portez-vous sur les enjeux à venir de ce secteur, et notamment les pratiques d’éco-conception dans l’industrie du textile outdoor ?

J’ai aussi dirigé l’innovation et la recherche matière, c’est un sujet passionnant qui permet d’aller encore plus loin dans l’offre produit ce qui se fait aussi en travaillant étroitement avec les équipes marketing et communication pour valoriser les produits, les innovations les recherches et former les forces de vente.

Chez Rossignol déjà, dans les années 1990, nous étions conscients de l’impact environnemental de nos collections. Chez Millet, Frédéric Ducruet a fait auditer nos produits très tôt pour évaluer leur empreinte carbone (NDLR : l’article disponible ici vous en dira davantage sur les engagements et le lien RSE de Millet dans la conception produit).

Chez Fusalp, une véritable stratégie RSE a été mise en place (NDLR : si vous souhaitez en savoir davantage sur l’histoire et le positionnement de Fusalp, rendez-vous ici)

L’éco-conception dans l’outdoor a représenté un tournant complexe : imperméabilité, durabilité… autant d’enjeux critiques. Le passage aux chaînes décarbonées pour les traitements déperlants a été un défi. On a vu émerger une vague de textiles « recyclés », souvent sans traçabilité claire.

Heureusement, les choses s’améliorent. Des médias comme The Good Goods (NDRL : The Good Goods est le premier média mode éco-responsable) ou des plateformes de tissus en deadstock ont contribué à une meilleure information et à un vrai changement de pratiques.

Selon vous, comment peut-on envisager la cohabitation entre performance technique, esthétique produit et conception responsable ?

Les défis sont multiples : mise en place de la collecte, complexité du recyclage liée aux accessoires (les zips, les boutons, entre autres…), les matériaux mélangés difficilement recyclables, et surtout l’élasthanne, omniprésent et très problématique à recycler.

Il faut une réflexion dès l’amont : créer des matières recyclables, penser la fin de vie du produit dès sa conception. Cela suppose une éducation généralisée – designers, fabricants de tissus, marques – pour intégrer la circularité dans le processus créatif.

Il faut bien comprendre les usages réels du consommateur et viser une performance juste, sans surenchère inutile. Un produit durable, polyvalent, que l’on garde longtemps, reste le meilleur exemple d’éco-conception, même s’il est en polyester.

Vous le savez mieux que personne, la mode étant cyclique, les marques cherchent à constamment à se renouveler. Comment cela peut-il être concilié avec la durabilité produit ?

Je suis très optimiste : la recherche avance ! La soie d’araignée, le lin, les alternatives à l’élasthanne, les nouvelles méthodes de teinture et de tannage… autant de pistes qui dessinent un avenir plus responsable. Mais il faut surtout continuer à informer le consommateur pour qu’il puisse faire des choix éclairés.

« L’esthétique n’est pas un problème : c’est une question de créativité, de goût, et surtout de cohérence avec les valeurs de la marque ».

Vous êtes désormais, parmi toutes vos activités, également enseignante auprès d’étudiants de la filière textile / design : Quelle est votre lecture de l’actualité du marché, des tendances qui l’animent ?

Je parle souvent de Picture Organic (NDLR : entreprise par ailleurs certifiée B Corp, label hautement distinctif pour les entreprises à mission) à mes étudiants. J’ai vu naître cette marque, rencontrant ses fondateurs à leurs débuts chez Jonathan & Fletcher. Ils avaient déjà une vision, du talent, une vraie sincérité. Aujourd’hui encore, leur positionnement est clair, intergénérationnel et engagé.

J’aime aussi la stratégie de Millet, qui communique avec intelligence et propose des produits solides.

Et je suis impressionnée par le style de Moncler, même si l’aspect éco-conception pourrait être amélioré… Moncler, si vous m’entendez, je suis partante pour y travailler !

Et si l’on se place côté client, quel est selon vous le rôle de l’éducation des consommateurs dans la transition vers une mode plus durable ?

C’est central. L’éducation des consommateurs doit être une priorité au niveau européen – et mondial. Le devenir de la planète est en jeu. Il est temps de repenser notre rapport à la consommation textile.

« L’outdoor n’est pas de la fast fashion : on ne change pas de veste de ski tous les six mois« 

La mode durable, comme son nom l’indique c’est une mode qui dure. Il faut promouvoir cette idée : des vêtements transmissibles, réparables, évolutifs. Cela va à contre-courant des logiques commerciales actuelles, mais il faut inventer un nouveau modèle.

Comment envisagez-vous l’évolution du secteur du textile outdoor dans les prochaines années ? Quelle est votre lecture de ce marché dans les années à venir ?

Je distingue ce que j’espère et ce que je constate. Ce que j’aimerais, c’est que les marques réduisent la taille de leurs collections, proposent des basiques bien conçus dans des matières respectueuses, avec quelques « highlights » saisonniers en séries limitées pour éviter la surproduction.

Mais je reste lucide : certaines marques outdoor visent un public plus urbain, avide de nouveauté et les marques outdoor rencontrent un vrai succès auprès des urbains.

À nous de trouver le bon équilibre entre innovation, désir, durabilité et responsabilité.

À propos de Sophie Duflos :

Sophie Duflos est aujourd’hui intervenante dans le secteur du textile outdoor et dans le design auprès d’étudiants de plusieurs établissements ( EIDM ESDAC INSEEC ) mais également Consultante auprès de la Fédération française du prêt-à-porter ainsi que pour le salon Première Vision.

N’ayant de cesse de multiplier les projets, elle accompagne des marques voulant se lancer sur les produits techniques respectueux de l’environnement et propose des formations personnalisées , son entreprise est certifiée QUALIOPI.

Aux côtés de son époux Christian Arnal, Sophie conçoit des produits de décoration inspirés de la montagne, essentiellement upcyclés ou en étroite collaboration avec des artisans.

Vous pouvez la suivre :

sur Linkedin où Sophie est très active

-sur Instagram à travers son studio de création en cliquant ici

-sur son merveilleux site Internet https://www.duocreations.fr

Avec toujours à coeur de transmettre sa passion du style, et son amour des cimes.

Un immense merci à Sophie de m’avoir accordé son temps et un éclairage passionnant sur la mode outdoor, sous toutes les coutures !

Fauteuil bulle, création de Sophie Duflos I Tous droits réservés et copyright : Duo Création

Transats au sommet des pistes, création de Sophie Duflos I Tous droits réservés et copyright : Duo Création

La bise tout schuss,
Ana

Vous en pensez quoi, vous ?